Suite de ma lecture du livre de Catherine Perret Le tacite. L’humain – Anthropologie politique de Fernand Deligny. La première page se trouve ici.
Le tacite. L’humain, commence avec une description et une analyse du contexte d’exclusion des personnes atteintes de troubles psychiatriques, et de la manière dont Fernand Deligny s’y trouve impliqué à l’hôpital d’Armentières à partir de 1938-39.
L’autrice rappelle à quel point, en France notamment, l’accueil psychiatrique des patients était souvent désastreux, voire chargé d’un vœu de mort. Elle décrit avec précision la situation terrible de l’asile d’Armentières, devenu ensuite hôpital psychiatrique, en particulier les effets de la surpopulation des malades et de leur sous-alimentation pendant la Seconde Guerre Mondiale, effets localisés d’une politique nationale qui a frappé tant d’hôpitaux psychiatriques en France. Lucien Bonnafé a qualifié d’« hécatombe des fous » cette politique d’extermination des patients qui était en phase avec une idéologie eugéniste préexistante au fascisme, partagée par quantité de psychiatres français ou allemands, défendue par Pétain sous la forme d’un « eugénisme total », et encore soutenue après guerre, comme le pointe ce livre, par des cadres toujours en place des politiques de santé et de la recherche, notamment à l’Inserm, ou des politiques de prévention de l’enfance.
Pour résister à cette idéologie de la destruction, il a fallu envisager autrement la folie, et Catherine Perret met en relief les décisions radicales prises en ce sens à l’hôpital de Saint Alban par les figures que sont celles de Paul Balvet, de François Tosquelles, de Lucien Bonnafé. À Saint Alban, lieu d’asile pour les fous et les résistants, survivre impliquait de résister à la civilisation qui rejette la folie. Une formule poignante de Tosquelles est citée p. 47 : « sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme lui-même qui disparaît ».
De nouvelles pratiques sont alors définies, qui sont au fondement de la psychothérapie institutionnelle : libre circulation, formation de l’équipe, club thérapeutique,… Ces pratiques sont cliniquement novatrices, et permettent de confier en grande partie la survie de chacun à la responsabilité de ceux que la société décrète irresponsables.
Que fait donc Fernand Deligny à l’Institut Médico-pédago d’Armentières ? Auprès de jeunes et d’enfants, il met en place un « sabotage », écrit Catherine Perret – un sabotage du mouvement rééducatif pétainiste.
Les politiques nationales de l’enfance avant Pétain étaient prise dans un conflit entre la Justice (qui surveille et punit), l’École (qui instruit et redresse) et la Santé (qui soigne et pathologise, notamment depuis la naissance de la pédopsychiatrie et des tests qui l’accompagnent, par exemple le test de QI de Binet). Désormais, avec Pétain, ces politiques ont un même horizon, que Pétain nomme « révolution nationale », et qui passe par une dite « Régénération de la France » et une « rééducation » fasciste de l’enfance. Sous le culte idéalisé du Maréchal, les enfants inadaptés et perturbateurs doivent être rendus utiles à la société, et rester dans leur condition sociale – raisonnement qui nous est familier en France ou ailleurs. Certains sont cependant exclus, pour un temps long ou définitivement comme incurables, et envoyés en hôpital psychiatrique ou dans les Instituts médico-pédagogiques nouvellement créés de ces hôpitaux. Et c’est là que Fernand Deligny tente, dit-il, d’« aider les garçons limaces pris dans la bave asilaire ».
Aider, cest le maître-mot de la trajectoire de Deligny. Il le dira dans un autre contexte : « Ce que nous voulons pour ces gosses, c’est leur apprendre à vivre, pas à mourir. Les aider, pas les aimer. » Pour ce faire, à Armentières, il décide :
1) de former : en s’opposant à l’idée d’un savoir technique, d’une expertise de la prise en charge : les gardiens, d’anciens chômeurs, deviennent collaborateurs du dispositif de soin en mettant à profit leurs premiers métiers (certaint sont par exemple d’anciens footballeurs).
2) de faire de l’hôpital un lieu de vie plutôt qu’un lieu d’isolement des ceux diagnostiqués pervers ou arriérés, en mettant un terme aux sanctions, châtiments, privations. « J’aimais l’asile, écrit-il, (…) je l’aimais comme il est fort probable que beaucoup de gens aiment quelqu’un, décident de faire leur vie avec ».
3) d’adopter une règle à laquelle il se tiendra par la suite : ne rien demander, ne pas libérer : Fernand Deligny ouvre à ces enfants un chemin que Catherine Perret dit « éducatif » mais non pas pédagogique : les savoirs qu’ils développent n’ont aucune utilité pour devenir un bon français ou même un jour un adulte responsable, loyal et droit. C’est un point majeur de sa pratique par la suite : ce que font les enfants, ça ne veut rien dire d’autre que ce qu’ils font et ça ne sert à rien. Il n’aura de cesse de le rappeler sous différentes formulations, excluant tout ce qui relève d’une régénération, d’une amélioration, d’une « idéologie de la libération » (p. 239), y compris, plus tard, certains discours de mai 1968, et même, à cette époque, de la psychothérapie institutionnelle : « ceux qui nous frôlent font du ski nautique, tractés qu’ils sont par quelque projet qui les concerne, les emmène ou les promène. »
C’est ainsi qu’après avoir été renvoyé d’Armentières en 1943, Fernand Deligny, repéré puis protégé par Henri Wallon, et travaillant à différents projets novateurs de prévention de la délinquance (avec l’Association Régionale Spécialisée d’Action Sociale, d’Education et d’Animation (ARSEA) de Lille), est, selon l’autrice, « imperméable aux bruits » (p. 58) sur la moralité ou les délits commis par ceux qu’il reçoit. On pourrait dire que c’est en ce premier sens de l’ « anthropologie » de Deligny : il est lui-même ἀνθρωπολόγος au sens où l’est l’homme magnanime, megalopsuchos, d’Aristote (Éthique à Nicomaque, 1125a, 5), qui ne va pas dire, rapporter, à d’autres hommes les méfaits des uns ou des autres, et même ne s’en dit rien à lui-même. Sa surdité est le premier niveau de son anthropologie dans son rapport à l’énonciation et donc au “tacite” : quelque chose doit rester hors du champ du langage pour Deligny qui, sans juger de leur situation, accueille inconditionnellement la vie irrégulière de ces jeunes, écrasée par l’institution, l’administration, et l’idéal national : « Situations irrégulières. Administration pas d’accord. Ça sent l’humain. »
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