Deligny (3/7). Tracer


3e volet de ma lecture du livre de Catherine Perret Le tacite. L’humain – Anthropologie politique de Fernand Deligny. La première page se trouve ici.

Et puis il y a la trace, le geste qui la fait, et le milieu où elle se forme.


Avant Armentières, dès ses premières expériences d’instituteur en classe spécialisées, puis par la suite, Fernand Deligny s’oppose à une culture violemment civilisatrice et il bat en brèche le désir bourgeois qu’ont les maîtres de se faire les Pygmalion d’une jeunesse créative et idéalisée, ou bien de transformer le marginal pour en faire un bon soldat d’un ordre social supérieur. Pas question de façonner les élèves car, dit-il, « tout effort de rééducation non soutenu par une recherche et une révolte sent par trop rapidement le linge des gâteux ou l’eau bénite croupie. »


C’est dans ce cadre qu’il objecte à quelque chose qui n’est pas rien : la compréhension du dessin d’enfants d’un point de vue pédagogique et psychologique, compréhension qui s’est installée à partir de 1921 avec le bonhomme tétard de James Sully. Il n’est pas vrai, soutient Fernand Deligny, que l’enfant qui tient un crayon soit, ou bien dans l’incoordination motrice, les premières années ou s’il est « arriéré », ou bien dans la réalisation cultivée d’une petite œuvre d’art, d’un dessin lisible selon les codes des Beaux-Arts occidentaux. La trace répétée que font les enfants sur le papier, leur griffonnage, n’a rien à voir avec un dessin. Ils tracent pour tracer, et non pas pour représenter ou reproduire une image, comme  seul le reconnaît Georges-Henri Luquet dans Le dessin d’enfant (1927), précise Catherine Perret.

Fernand Deligny appuie une part de sa réflexion sur les théories d’Henri Wallon : dans le geste de tracer, le comportement psychomoteur réactive un vécu émotionnel, comme une première trace subie, à même le corps, des premières expériences d’un sujet. Il ne s’agit pas de dire que les enfants ne savent pas dessiner, mais que leur geste incarne à sa manière cette première trace, cette première expérience qui ne disparaît jamais tout à fait. Cette réflexion ne vaut pas seulement sur un papier, mais dans tout investissement sensori-moteur, dans tout geste ou déplacement.


Mais qu’est-ce qui se répète dans cette trace qui est réactivation, réitération, toujours renouvelée et impossible ? À lire cet ouvrage de Catherine Perret, il me semble que trois réalités apparaissent et posent question : la trace, son événement et son milieu.

– d’abord la trace première sur le sujet, qu’il répète ou qui se répète, trace dans sa matière brute, antérieure au langage car elle n’est même pas, ou pas encore, un signifiant, S1 : il en faudrait deux pour que le langage apparaisse comme système de différences si l’on en croit Saussure. Qu’est-ce que c’est, cette trace ? « Inscription primordiale » écrit l’autrice p. 305, et elle renvoie au séminaire de Lacan sur l’Identification, à la trace de pas de Vendredi dans l’île de Robinson.

Faut-il donc dire que la trace relève de l’identification du sujet au premier trait qui s’est présenté à lui comme alterité ? Est-ce un trait unaire qui, à l’orée du langage, aurait frappé le sujet pour le sortir de son premier bain, mais qui ne le lâcherait plus, qui le hanterait à même la peau ? Est-ce la même chose que, chez Henri Wallon cette pensée du fantôme, de l’ « alter », qu’il décrit comme ce « fantôme d’autrui que chacun porte en soi », qui relie cette trace à la pulsion de mort et à la tendance au retour à l’inanimé ou à l’immuable, et qui peut selon lui revenir dans le réel sous la forme de ce que l’autrice nomme « milieu dénié » lors d’épisodes hallucinatoires ? En arrière-fonds se poserait alors la question du rapport entre autisme et psychose.

Ou alors faut-il dire, de façon plus dynamique, que la trace est l’effet pathétique d’une première émotion pulsionnelle, qui n’aurait pas encore trouvé son destin ? Ou encore, faut-il considérer que, dans sa détresse, le sujet n’aurait pas trouvé de contenant pour l’accueillir et lui faire enveloppe ? Fernand Deligny parle-t-il de la trace comme réactivation d’une marque présymbolique, comme recherche d’un destin pulsionnel en deshérence ou comme trauma faute d’enveloppe psychique ? Les trois ne s’opposent pas nécessairement mais si un choix est fait, il n’est pas sans effet sur la pratique d’ « aide » de ces “gamins-là”.

– Ensuite, il y a l’événement du geste qui a tracé puis disparu : la trace n’a pas lieu après l’événement, elle lui est concomitante et lui perdure. C’est en ce sens un reste de l’événement lui-même, qui s’en est allé (οἴχομαι) en laissant cette trace, trace de pas selon son premier sens dans le mot grec qui en est dérivé (ἴχνος, εος-ους (τὸ)). C’est le vestige de ce qui n’y est plus et a laissé un trou, comme les trous d’obus que Fernand Deligny côtoyait et allait voir à l’hôpital d’Armentières.

Deligny le montrera plus tard dans les Cévennes : les traces de pas des enfants autistes les conduisent répétitivement vers ce qui a fait trou et, pourrait-on ajouter, vers ce dont l’absence n’a pas été symbolisée. C’est une hypothèse forte, alors que l’autisme a longtemps été vu comme un enfermement, éventuellement autoérotique, dans une bulle. Et puis cette pensée de la trace comme vestige mais jamais sépulture ouvre aussi une piste au suivi de jeunes qui vivent sur une ligne de crête, qui dans leurs errances reviennent à des lieux sensibles, y compris de manque intense ou de mort, qui s’entaillent la peau, se la griffent, ou y tracent de belles lettres mais qui ne veulent rien dire, ou encore qui brisent leur langue de mots étrangers ou inventés : au-delà de l’alternative forclusion/conflit déchiffrable, il y a peut-être là une accroche, compulsive diraient certains, voire morbide, pour la matérialité d’un trait qui ne cesse de ne pas s’effacer et continue à être tiré, hors sens.

– Enfin, il y a le « milieu » où la trace se fait…

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